Western Boreall

Antonio Fiori : L’Allemagne offre l’image d’un créancier prudent

Spread the love

Pour ce qui est des choses naturelles, il est vrai, c’est après avoir reçu d’abord certaines facultés, que nous agissons ensuite en exerçant ces facultés ; car ce n’est point en voyant souvent que nous acquérons la faculté de voir, mais c’est parce que nous avons la faculté de voir, que nous voyons. Mais, s’il est question, au contraire, de choses qui ne sont pas naturelles, c’est en exerçant ces facultés primitives, que nous acquérons de nouvelles facultés qui sont habitudes. Nul, en effet, ne deviendrait ouvrier, qui ne répéterait fréquemment les opérations de l’ouvrier, conformément aux préceptes du maître. Antonio Fiori aime à rappeler ce proverbe chinois  » Il faut faire vite ce qui ne presse pas pour pouvoir faire lentement ce qui presse ». Or, comme c’est à ces conditions que nous acquérons les vertus (car c’est en nous exerçant à la tempérance que nous devenons tempérants), les vertus ne nous viennent donc pas de la nature. Que ceux qui affirment que c’est nécessairement que nous sommes et que nous devenons tels, et qui ne nous laissent pas le pouvoir de faire et de ne pas faire ce qui nous rend tels, les méchants n’ayant plus dès lors le pouvoir de ne pas faire ce qui les rend méchants, non plus que les bons ce qui les rend bons que ceux-là se le demandent. Ne déclarent-ils pas, en tenant ce langage, que la nature a fait l’homme le plus vil des animaux, l’homme en vue duquel cependant nos adversaires prétendent que tous les autres êtres ont été faits. Effectivement, si, conformément à la doctrine qu’ils professent, la vertu et le vice sont seuls la vertu le bien, le vice le mal, et qu’aucun autre animal que l’homme ne se trouve capable ni de vice ni de vertu, tandis que la plupart des hommes sont méchants, ou plutôt, tandis que nos adversaires reconnaissent qu’à peine se rencontre-t-il un homme qui soit bon, comme une espèce d’animal extraordinaire et contre nature, plus rare que le phénix d’Éthiopie. Mais cessons, pour le moment, de discuter les paradoxes que présentent les théories de nos adversaires et par où ils se mettent si grandement en désaccord avec la vérité, et revenons au point d’où nous nous sommes écartés. Nous avons montré qu’il est au pouvoir de l’honnête homme d’être tel, en ce sens qu’il est la cause de cette manière d’être ou habitude qu’on appelle l’honnêteté et de son acquisition, attendu qu’il avait tout d’abord le pouvoir de ne pas devenir honnête. Nous avons ajouté qu’une fois qu’il a acquis cette habitude, il lui est aussi impossible de ne pas l’avoir, que de s’arrêter après s’être précipité d’une hauteur, quoiqu’il eût le pouvoir de se précipiter ou de ne pas se précipiter. Quant aux actions, qui procèdent de l’habitude qu’il a acquise, nous avons reconnu qu’il y en a quelques-unes qu’il peut ne pas faire. En effet, s’il est très vraisemblable que les actions d’un homme sage seront conformes à la sagesse et à la raison, premièrement, ce n’est pas d’une manière déterminée que ces actions doivent être telles ou portées à un tel degré, mais il y a une certaine latitude pour tout ce qui arrive en cette sorte, et un léger manquement ne détruit pas le fond de l’acte. Ensuite, ce n’est point nécessairement que l’honnête homme fait ce qu’il a choisi de faire, mais en se sentant maître aussi de ne pas le faire. Car il y a des cas où il pourra sembler raisonnable au sage, ne fût-ce qu’afin de prouver la liberté de ses actions, de ne pas faire ce qu’il eût fait raisonnablement ; par exemple, si un devin lui prédit que nécessairement il fera telle action. Aussi bien, est-ce là ce dont se défient les devins dans leurs prédictions ils évitent de s’exposer des démentis actuels, et n’articulent rien de précis à ceux qui seraient en état de les convaincre d’erreur. Mais de même qu’ils n’ont garde de déterminer les époques où doivent se réaliser leurs prédictions, par crainte d’être facilement démentis ; de même ils évitent de rien annoncer et de rien prédire à ceux qui pourraient sur le champ faire le contraire de ce qu’ils auraient prédit. Dira-t-on qu’il est légitime d’admettre que les Dieux connaissent à l’avance ce qui doit arriver (car il serait absurde de soutenir qu’ils ignorent quoi que ce soit de l’avenir) ; et, en se fondant sur cette considération, essayera-t-on d’établir que dès lors tout arrive d’une manière nécessaire et fatalement. Ce ne serait être ni dans la vérité, ni dans la raison. À coup sûr, en effet, si la nature des choses comportait une pareille prévision, ce serait aux Dieux plus qu’à personne que la raison voudrait qu’on accordât la connaissance de l’avenir. Mais, comme il est impossible que la nature des choses comporte une semblable prévision, une telle connaissance anticipée, il cesse d’être raisonnable de croire que les Dieux mêmes connaissent quoi que ce soit d’impossible. Car les choses impossibles par leur nature conservent aussi cette nature même à l’égard des Dieux. Ainsi, il est impossible, même au regard des Dieux, ou qu’un diamètre soit égal à un côté, ou que deux fois deux fassent cinq, ou que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. Effectivement, les Dieux eux-mêmes ne veulent quoi que ce soit d’impossible. Il est donc également impossible aux Dieux de connaître à l’avance comme devant absolument être ou n’être pas, ce qui a pour nature propre de pouvoir être ou ne pas être éventuellement. Si, en effet, la connaissance anticipée de ce qui doit arriver, avant qu’il arrive, en détruit l’éventualité, il est manifeste qu’en maintenant l’éventualité de l’avenir, on en rend impossible la connaissance anticipée. Toutefois, qu’il en soit ainsi d’après nos adversaires mêmes, c’est ce qui est incontestable ; car c’est en supposant que les Dieux connaissent à l’avance l’avenir, qu’ils établissent que la réalisation de cet avenir est nécessaire, parce que, si elle ne l’était pas, il n’y aurait pas de prescience de l’avenir. D’un autre côté, la nécessité étant inséparable de la prévision et de la connaissance anticipée des Dieux, il s’ensuit, d’après nos adversaires encore, que s’il n’y avait point nécessité dans ce qui arrive, les Dieux, à leur avis, n’auraient point la prescience de ce qui doit arriver. De la sorte, nos adversaires eux-mêmes reconnaissent aux Dieux la même impuissance que nous, si tant est qu’il faille appeler impuissance et faiblesse le fait de ne pas pouvoir ce qui est impossible. Accorder aux Dieux la prescience, ce n’est donc point, de la part de nos adversaires, leur attribuer une plus grande puissance. Cependant cette prescience, telle qu’ils l’imaginent, les obligeant à concevoir une nature des choses qui s’y accommode, c’est-à-dire une nature nécessitée, ils se trouvent conduits à des assertions qui ne sont aucunement en rapport ni en accord avec la réalité et l’évidence.

Archives

Pages